D-Side #57 | mars-avril 2010



Après le départ du claviériste Patrice Débet, Olen'K est aujourd'hui réduit au couple Elise Montastier-Costa (chant, textes) / Manuel Costa (composition, instrumentations). Fruit d'un travail de reconstruction interne et d'un fort affinage sonore, leur nouvel album est double et se nomme 7.1. Autoproduit, il frappe par sa radicalité : un son glaçant, électronique et minimal sur le premier volume, à travers lequel jaillit le thème de l'immigration ; une facette plus intime sur le second, exorcisme des difficultés personnelles fondu dans un décorum de western. Olen'K ne sont plus "heavenly", ils décrivent un enfer. Les deux responsables, soutenus dans l'épreuve studio par le savoir-faire et le regard de Rémy Pelleschi (Mlada Fronta), s'expriment pour D-Side sur l'intensité de l'expérience. C'est un groupe réinventé. Leur son, plus réfléchi, est aussi et assurément plus difficile à aborder que par le passé.

7. 1 : C'est quoi?
Elise Montastier-Costa : (Rires) C'est l'année 1971.
Manuel Costa : Mon frère (ndlr : Patrick, victime du handicap à la suite d'un accident de la circulation) est né cette année-là. L'album est parti de ça. Et on s'est mis à faire des recherches sur l'année 1971 : sur le plan de l'Histoire, de la musique, du cinéma...

Vous avez picoré dans les référents de l'époque...
Elise : On a même emprunté à un album phare de cette année-là (rires)...
Manuel : Mais ces samples n'apparaissent pas en tant que tels, ils ne sont pas reconnaissables. Il y a aussi un autre réfèrent important pour nous, dans la musique de l'époque : Ennio Morricone, qui a beaucoup composé pour le genre western. Pour moi, Morricone, c'est le pouvoir cinématographique de la musique : Il était une fois dans l'Ouest, Il était une fois la Révolution...
Elise : Notre culture du western, c'est plus Eastwood que John Wayne (sourire)...
Manuel : Ce qui m'intéresse dans le western, c'est la dimension "espaces", et puis l'idée de l'aventure : la conquête de l'Ouest, toutes ces choses... Leur pendant, aussi : le génocide.

Votre évocation du western fait découvrir une dichotomie singulière dans 7.1: le premier volume, c'est l'immigration et cet ailleurs qui n'offre pas ce qu'on attend de lui. Le second s'inscrit dans le contraire de cela...
Complètement. Ce qui lie les deux volumes, c'est la traversée du désert.
Elise : Pour moi, il y a deux aspects dans le disque 2 : l'aspect western, d'abord. Le titre d'ouverture, "Queen's Departure" est une espèce de voyage dans ce même désert, avec tout ce que ça implique pour le personnage principal en termes initiatiques. Ça a aussi une dimension nostalgique : il y a là une référence à la famille, à un désert affectif... Le deuxième aspect, c'est la mort. Elle est très présente, et avec elle, le deuil. Ce second disque s'ouvre avec l'histoire d'une femme qui choisit d'aller mourir dans le désert parce qu'elle a tout perdu, et l'homme qu'elle aime, avec. Dans mon imaginaire, cette scène se situe entre mythologie et histoire. Elle se réfère directement, pour moi, à Cléopâtre : dans le mythe, cette dernière choisit la mort au final, après la perte d'Antoine. La mort et le deuil, c'est peut-être aussi une manière de rebondir sur autre chose... Il n'y a pas de réponses, mais beaucoup de pistes sur 7.1.

Vous êtes alors dans le "négatif" du western : sa part sombre, pas son héroïsme...
C'est plutôt cet aspect-là, oui.
Manuel : Qu'on parle du premier volume de 7.1 ou du second, pour moi, les deux se rapportent à l'idée de conquête.
Elise : Si on devait trouver un aspect positif dans 7.1, ce serait plutôt la dimension initiatique, chamanique... Ces Indiens qui rejoignaient le désert, qui partaient quelques jours pour essayer de savoir qui ils étaient, au plus profond d'eux-mêmes. Le désert est propice à cette expérience.

Vous auez choisi d'ancrer le propos dans deux décorums distincts : le départ de la terre natale et l'immigration sur le premier disque, le western sur le second. Pourquoi ces choix ?
Manuel : Parce qu'on devait se référer à l'espace, pour dire ce qu'on avait à dire. Sur le disque 1, c'est l'histoire d'hommes qui partent du désert pour se retrouver ailleurs ; sur le disque 2, c'est le retour au désert de cette femme qui marque le début du disque. Dans les deux cas, il y a comme une fuite.
Elise : Les gens qui sont partis d'Europe pour l'Amérique espéraient y trouver un monde meilleur, sans doute...

Quel est ce désert que vous évoquez ?
Manuel : Il représente mon rapport familial, les difficultés qui touchent ma relation au père ou au frère. A ce sujet, je me sens aussi, personnellement, dans un désert.
Elise : En même temps, il y a le fait de se situer dans cet espace et de revenir sur ton passé. Tu repenses à ce qui te fait, toi. Le voyage du disque 2 démarre avec cette femme qui décide de mourir. Le thème de la mort se poursuit sur le second titre, "Red Hunter", où j'en réfère à mon grand-père. C'est là qu'intervient la dimension chamanique, avec la réincarnation. Globalement, on revient ici sur tout ce qui fait que la famille nous fait souffrir, le fait que certains deuils doivent obligatoirement avoir lieu. Le troisième titre, "Part of This", c'est faire le deuil d'un frère handicapé, et dire que lui-même l'a fait en continuant de vivre de cette manière-là. Nous, nous faisons le nôtre en écrivant ce morceau. Le quatrième titre, c'est le clin d'œil à Morricone. Le cinquième, "What I can't say", c'est le deuil par rapport à l'image du père. Le suivant, "Encore", c'est un autre deuil mais par rapport à soi : sa capacité à aimer, à passer à autre chose... Le septième morceau, c'est le fait de se retrouver face à l'immensité de la nature, à la nostalgie, la perte de l'enfance, la solitude qui nous attend au final et le sentiment qu'on restera là, seul face à soi. La dernière phrase est d'ailleurs : "I remain alone". Cette dimension amoureuse, affective, familiale, on ne s'en est d'ailleurs rendu compte qu'après-coup.

Et puis par la suite, les pistes défilent : un long silence, avant la dernière plage. C'est "Zephy rus"...
Ce morceau ne dit rien et dit tout en même temps. C'est une beauté musicale pure, une lumière, quelque part.
Manuel : C'est d'ailleurs la différence entre le disque 2 et le disque 1 : sur le premier, je me mets à la place des autres. Le second part de l'intime.

« L'Enfer c'est les autres » disait Sartre. Ils restent hors d'atteinte. Est-ce que c'est le fait de parler de ces autres sur le premier volume qui lui donne sa froideur, à votre avis ?
Sans doute. J'ai réfléchi à tout ça pendant qu'on faisait 7.1, mais j'ai surtout réfléchi après. Quand tu es en train de faire les choses, tu as les images en tête, mais... ce qui s'est passé avec le nouvel album c'est qu'en réécoutant ce qu'on avait fait, ça m'a pété à la gueule. C'est la première fois que ça me fait ça. Ça m'a fait un peu peur, même. Et je comprends ces gens qui me disent l'impression de froideur qu'ils ont en découvrant la première partie de l'album. Ça change quand tu rentres dans le disque, au fur et à mesure des écoutes. Après l'avoir fait, ma perception a évolué.
Elise : Je vois personnellement plus de sévérité que de froideur dans le premier volume de 7.1.
Manuel : C'est en tout cas un disque très strict.

Ses textures glacent...
Elise : Ça a un côté angoissant, oui. Pour moi, le premier volume retranscrit cette peur des immigrés qui ont tout quitté. Pendant le voyage c'est la merde, quand ils arrivent c'est encore la merde, l'angoisse, tout le temps. Plus jamais ils ne retrouvent la plénitude, celle qu'ils avaient connue durant l'enfance.

La plastique sonore de l'album est minimaliste. Y aspiriez-vous ?
Manuel : On l'a espérée. Avant, on avait aussi des morceaux "minimaux" mais ils contenaient davantage de chaleur, quelque chose qu'on retrouve un peu sur le deuxième disque de 7.1.

Sur l'album précédent, The Floating World, ressentiez-vous déjà cette tendance à aller vers le squelette ?
Oui, absolument. Sur la fin de l'enregistrement, j'avais tendance à aller vers ça, à me dire que nous aurions pu enlever des choses pour gagner encore de l'impact. J'ai le sentiment que nous y avons un peu noyé l'expression, par endroits, et j'en ai ressenti une frustration, plus tard. Je ne voulais pas revivre ça. Il fallait aller à l'essentiel, cette fois. Rémy Pelleschi nous a encouragés en ce sens sur 7.1.
Elise : Il y a une difficulté à se raccrocher à la mélodie sur le disque 1. Nous, on ne s'en rend pas compte, on connaît tellement les morceaux...
Manuel : On a davantage travaillé sur les harmonies aussi, même si au premier abord, elles ne sont pas apparentes.

Il faut en effet "conquérir" ces nouvelles chansons. Vous avez changé...
Pelleschi nous a avertis : cette fois-ci, les gens devront être volontaires pour apprivoiser ce qu'a fait Olen'K.


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Chronique de l'album

OLEN’K : 7.1 (Autoproduction)
Il y a des moments où tout semble se figer, comme si les éléments se rejoignaient et trouvaient une essence. Cette chimie-là, sur 7. 1, se nomme "intention". Olen'K, depuis plus de deux ans, est passé de trio à duo, union resserrée de laquelle a jailli un nouveau mode opératoire : Manuel Costa, déjà responsable de la composition et des instrumentations naturelles du temps de la présence du claviériste et programmeur Patrice Débet, a apprivoisé les machines. Sous le regard et au gré de quelques conseils distillés dans le temps par le sachant Rémy Pelleschi (Mlada Fronta), Costa s'est donné une liberté supplémentaire en dominant le terrain du numérique. Il n'abandonne pas la basse ou la guitare pour autant, ce qui donne lieu à une unification du propos musical, une cohérence et un raffinement gagnés là où les mélodies se font moins évidentes, plus mystérieuses. Autant le dire, 7.1 ne s'apprivoise pas en un claquement de doigts. C'est un disque qui peut paraître difficile au regard des productions précédentes, au coeur desquelles une protéine pop nourrissait des constructions ouvertes en style et aptes à séduire un public hétérogène. 7.1, lui, se caractérise par un niveau de finition qu'Olen'K n'a jamais touché auparavant : la production est meilleure, l'écriture radicalisée. Le son est gel, sa répartition entre les deux volumes distinguant le moderne (le son à machines du volume 1 ) du focus intime (le volume 2, qui démarre par une beauté pure, "Queen's Departure"). Manuel, s'il a impulsé une grande partie de la musicalité du double 7.1 (en référence à 1971, année de naissance de son frère : une personne avec laquelle, entre autres, l'album crée un lien), voulait toucher le minimal, vraiment, sur ce double album. Avec Elise Montastier-Costa, il a creusé. Elle, c'est la voix, proposition changeante et rentrée flottant sur des rythmiques ondoyantes, le beat restant prééminent devant nappes et textures ("Nomad", qui ouvre sans concession le volume 1). Ailleurs, la voix repose sur presque rien ("Part of this"). Elle retrouvera du sang sur fond de basse saturée et de gospel refondu ("Red Hunter"). Olen'K donne sa vision du western, fantomatique ("Il Serpente d'Oro"), adresse un message au père dans un lent battement de coeur (l'intimiste "What I can't say"). Ailleurs encore, elle frappe ("Exile", dont le clip, réalisé par Rosa Production, pointe son nez sur la toile). Et voilà : l'impression se confirme que ce groupe a changé et s'installe, autrement. Alors s'il n'est guère d'immédiateté dans 7.1, ce double opus porte une exigence et une vibration inédites. En ce début d'année 2010, Olen'K semble éclore. Contact :www.olenk.com